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La neige tombait tranquillement sur un ciment stérile et sournois.
Le soleil manifestait une fois de plus sa couardise maladive, se
réfugiant derrière une procession nuageuse, comme pour éviter le
regard d’un vieil ami que l’on voudrait éviter. La puissance
soporifique de la grisaille clouait les gens dans leur lit et leurs
consciences dans un onirisme aux fantasmes délibérément addictifs,
drogue pour les éveils dont la souffrance quotidienne est bien trop
réelle.
Il était assis dans sa cuisine, sa tasse de café, tremblant dans ses
mains molles. Le plancher craquait en un rythme saccadé, sous la
pression nerveuse de la jambe droite de cette âme toute sauf
matinale. Il avait ouvert les lumières de la cuisine, il en avait
fortement besoin, cette luminothéraphie des pauvres, pour ne pas
s’endormir, encore. Ses yeux regardaient avec un mélange de bonheur et
de mélancolie, la ligné de givre qui formait un U clair et distinct
sur les contour de la fenêtre. L’hiver se devait d’arriver se
disait-il, la force irrésistible d’un décor aux accents de cristal,
d’une pureté parfois trop peu croyable. Même le froid et la légère
beauté de la neige virevoltante ne pouvaient vraiment engourdir le
profond malaise qui lui pesait sur les épaules depuis des mois. Un
autre espoir déçu se disait-il en buvant une petite gorgée de son
«élixir» maintenant devenu un peu trop tiède.
Une vaisselle de quatre jours était la seule chose qui remplissait
bien un vide dans cet appartement un peu mal chauffé. Le tout du
désordre avait presque quelque chose de religieux. Il était souvent du
genre à faire des offrandes au saint patron de la léthargie; des
caleçons à la propreté variable et de nombreuses bouteilles de bières
étaient les plus récurrentes.
Elle était encore là, le dernier fragment photographique d’un bonheur
passé, les dernières traces de petites gloires absolues qui
pétillaient encore un peu dans la psyché amorphe de cet être d’un
pathétisme affublé par ses proches. Un soleil glorieux et puissant
tombait en cascade chatoyante sur les cheveux brun, aux reflets roux,
d’une beauté peu commune dont les taches de rousseur agrémentaient un
nez duchesse et des pommettes fines d’une blancheur exceptionnelle.
Une forêt luxuriante s’étalait en arrière-plan, adoucit par un flou
optique crémeux et onctueux. Il avait pris son meilleur appareil, son
meilleur objectif, pour un moment aux vibrations transcendantes, aux
contrastes lumineux riches et prononcés. Un détail de cette
photographie le percutait toujours autant à chaque fois, ce regard
tendre et ce sourire à la limite de la joie pure et d’un rire sur le
point d’exploser en milliards d’éclats sonores satinés. Il avait
constamment cette même sensation, comme un coup de poing dans
l’estomac et une vague d’amertume dans le cerveau.
Il gardait cette photographie, comme un disciple chérirait un
talisman. Elle ne le quittait jamais, comme cette dépression qui le
tenaillait depuis maintenant plus d’un an. Elle lui avait inspiré ce
voeux de silence qu’il pratiquait envers sa famille, amis et
collègues. Comme un cliché, même sans contexte, l’image que l’on
projette en dit beaucoup plus que le plus beau des discours.
Une boucle incessante lui revenait tout le temps en tête. Une boucle
qui s’effrite de fois en fois, qui s’évapore et se concentre, une
force de plus en plus insoutenable. Des bribes, des morceaux, des
miettes, dispersés qui formaient à peine, maintenant, une suite
logique:
Des éclats de lumière, du soleil plein les yeux et une épaule dénudée
qui brillait et reflétait les rayons. Des lèvres charnues qui
formaient avec dynamisme des plans et de douces fantaisies portés sur
de douces ondes sonore, de celles qui vous réchauffe le coeur et fait
frissonner le corps en entier. Les doux influx d’une main
bienveillante qui fait vibrer une peau chatouilleuse, le genre de
chose que l’on ne peut jamais oublier, presque comme un membre
fantôme.
Des lèvres baladeuses, des corps qui s’échauffe lentement, puis
rapidement. Des contorsions énergiques, créant des pulsions
électriques, des picotements étranges, des douceurs irrésistibles et
humides. Une poésie charnelle, chuchotée entre deux Univers qui ne
pensent qu’à fusionner l’un dans l’autre.
Une pluie impromptue et incessante qui déforme les perspectives comme
le paysage à travers une fenêtre. Le temps qui s’étire, une énorme
dépression atmosphérique qui s’éternise de plus en plus dans la tête
et le coeur. Un corps inerte dans un lit, recouvert d’une grisaille
estivale. Une âme qui attend les rutilantes promesses de demain, figée
dans une société qui va beaucoup trop vite pour les douceurs d’une
gracieuse sensibilité.
Une lampe qui souligne une nuit aussi longue que les autres. Une
nervosité coercitive, le châtiment de l’éveil forcé, pour le seul
crime d’exister sans en avoir fait la demande. La lueur d’un laptop
qui met en scène un regard vide, qui défile sur les paradis
artificiels, ce besoin de solitude et de compagnie qu’il n’avait
jamais vraiment pu comprendre auparavant. Une lourdeur qui a fait
partir notre ami un bon nombre de fois, une fuite salvatrice pour les
gens désemparés, un corps expéditionnaire dans une brume trop épaisse,
une Nuit trop opaque même pour les regards les plus lumineux.
Un sourire que l’on attendait plus, aussi court et surprenant qu’une
étoile filante que l’on aurait presque raté par quelques
millisecondes. Une chute attendu, aussi longue et insistante que de
vivre un peu trop longtemps, dans un corps trop douloureux.
Deux Univers qui se séparent, trop tranquillement, une lenteur
volontaire et malsaine, pour essayer d’amortir un choc qui à déjà eu
lieu il y a bien longtemps.
Une sonnerie retentissante, un cor qui rugis un appel inattendu, qui
glace au plus profond de l’esprit, les muscle du corps aussi dur que
le pergélisol. Son nom qui apparaît sur l’écran lumineux, une claque,
une tempête qui se lève dans les délires de l’appréhension maladive.
Une respiration lente et profonde à l’autre bout de la ligne, qui
énonçait des paroles maintenant un peu floues, mais dont le sens
général laissait toujours entrevoir les vives brillances de
l’inévitable, ces cierges sombres, une vigile qui se dessine dans un
long et sinistre fondu au noir entrant. Les lumières de la ville
s’étiraient dans la folle vitesse du véhicule, essoufflé d’être assis
dans une impuissance en mouvement, essayant de défier le bon sens,
l’amour étant, dans ce cas-ci, au dessus des lois. Les pneus
crissaient de désespoir en s’immobilisant en dessous d’une fenêtre
inondée d’obscurité, assez pour y noyer n’importe quoi. Le fracas de
la porte défoncée était d’une puissance inouïe, réveillant les voisins
à moitié dans leurs torpeurs anesthésiques. Il n’avait pas penser à
allumer les lumières, ils n’avait pas fait réfléchir sa bienveillance
chevaleresque. De toute sa grandeur il tombait de bien haut sur un
plancher de bois franc à fracasser son dos, glissant sur une étrange
matière. La confusion se dissipant de plus en plus, laissant
l’incrédulité émerger avec violence, il allumait avec appréhension un
plafonnier, seul éclairage de la scène. L’estomac chaviré, il ne
pouvait enlever son regard ébahit de sur la gigantesque marre noirâtre
qui, dans une amère victoire, avait dominée la plancher de l’entrée.
C’était le foie, une couleur aussi noire, c’est le foie. C’était le
meilleur moyen de souffrir pour un petit bout de temps, comme pour
prouver son existence que l’on ne sentait guère plus depuis un bon
bout de temps. Il y avait encore un certain espoir, tout pouvait être
encore sauvé, comme un mince fil qui tenait encore faiblement. Mais le
sort à voulut trancher, de façon et clair et net, les deux poignets,
la meilleure assurance. Son dernier souffle avait emplit la pièce d’un
court et doux vacarme qui ne fut suivit que par de lourds et graves
sanglots, cette bande sonore macabre et oppressante…
Il laissait encore échapper, parfois, quelques une de ces mélopées
lacrymales, un léger arrière-fond que plus personne n’entendait, que
plus personne ne voulait entendre, une abomination que personne ne
voulait toucher, même voir, de très, très, très loin. Le soleil se
couchait maintenant sur une cuisine salle, un corps inerte et un café
glacial.
Francis Bastien Perron