Entrer dans une salle de cinéma c’est franchir une porte vers l’inconnu, les sens en éveil. C’est pénétrer un sanctuaire où se déroule un rituel sacré. C’est goûter à cette atmosphère feutrée aux lumières tamisées. C’est brûler d’impatience et se laisser séduire. C’est toucher le rêve du bout des yeux. Aller au cinéma, c’est vibrer, ensemble.
Laissez moi vous conter un peu de mon histoire. Je suis un vieux cinéma de quartier, pardon, de proximité. Créé en 1920, j’étais à l’origine un magnifique café/théâtre/cinéma, à l’architecture rappelant l’Alhambra de Grenade. Mon public élégant dansait le charleston, buvait de l’absinthe et venait voir les films muets en noir et blanc de Charlie Chaplin et Buster Keaton (entre autres). J’adorais entendre leurs rires couvrir le son du piano. Quelle belle époque c’était !
Cela dura une dizaine d’années, jusqu’à l’apparition du cinéma parlant. Une vraie révolution ! Alors on passa aux choses sérieuses. Mon café/théâtre fut un peu délaissé au profit du cinéma. On rangea le piano. Il faut dire que les nouveaux films proposés, certains venus d’ailleurs, attiraient un public toujours plus nombreux et exigeant. Ce fut une déferlante de romantisme, western, drame, comédie musicale, fresque historique, fantastique…Le cinéma français se portait bien, mais tous les regards se tournaient déjà vers Hollywood…Une fièvre s’était emparée de nous.
Dans ma grande naïveté, je savourais cet âge d’or qui commençait, sans percevoir le bruit des bottes venant de l’Est…Réquisitionné par les allemands pendant la seconde guerre mondiale , les uniformes militaires remplacèrent les habits du dimanche. A ma grande stupeur, ils n’eurent aucun respect pour ma magnificence. Ils me salirent, me saccagèrent. Mon public avait disparu et moi j’agonisais dans un amas de ruines. J’aurais pu me résigner, pourtant un vague espoir me dit que ma fin n’était pas encore programmée.
Il me fallut quand même attendre l’année 1951 pour que je ressuscite. On me restaura dans un style plus sobre, plus moderne. Il n’était plus question de café/théâtre, mais de cinéma, uniquement de cinéma, pour mon plus grand plaisir. Comme j’étais fier de mes fauteuils de velours rouge, de mon ciel étoilé et de mon superbe balcon ! Dans ma petite ville de province, nous étions très nombreux mais j’étais le plus grand, le plus beau. Rebaptisé Alhambra, pendant plusieurs décennies je connus mes heures de gloire.
Comment vous dire mon émotion chaque fois renouvelée lorsque je voyais une foule tellement dense que parfois les gens attendaient sur le trottoir ! Comment vous expliquer ma joie lorsque les lumières de la salle s’éteignaient et que tous les yeux s’écarquillaient devant le générique d’un dessin animé de Walt Disney ou Tex Avery ? J’entendais les « ah » de satisfaction et les rires qui fusaient de toutes parts. Et moi j’étais heureux de les voir heureux. Puis c’était l’entracte et la voix de l’ouvreuse qui proposait bonbons et chocolats glacés. Et enfin le silence religieux qui s’installait lorsque commençait le film. Mon regard parcourait la salle et je souriais parfois en apercevant une main posée sur un genou ou même un baiser échangé dans le noir…
Mais tout a une fin et les grands mangent les petits. Autour des années 80 la cassette vidéo apparut et me fit fortement concurrence. Les salles de cinéma se vidèrent progressivement et mes compagnons d’infortune disparurent l’un après l’autre. J’étais seul à résister, encore. Jusqu’au jour où se produisit le grand chamboulement. En 1995, un géant multiplex sortit de terre, à l’écart de la ville. Comment pouvais-je lutter contre ce mastodonte de 12 salles équipées des dernières technologies ? En désespoir de cause, on on me refit une beauté, me débaptisa, me rebaptisa. Mais le coeur n’y était plus. Cette fois j’étais à bout de souffle.
Pourtant, quelques années plus tard, dans un ultime sursaut, des amoureux du patrimoine et passionnés du cinéma, déployèrent une énergie folle à me redonner une raison de vivre. Ma structure intérieure fut transformée afin de suivre la tendance. Je devins un modeste multiplex de quatre salles, intimiste. Puis on me déclara cinéma d’auteur et d’art et d’essai. Habitué aux films populaires, je devins élitiste, peut-être un peu trop. Le public ne suivait pas. Certains jours, je comptais les spectateurs sur les doigts d’une main…Des vieux habitués, des cinéphiles solitaires…Crise du cinéma, pandémie, concurrence effrénée du numérique à la demande, crise économique…On chercha toutes les raisons de cette désertitude, sans la comprendre vraiment.
Je ne veux pas connaître la dernière séance. Je ne veux pas devenir parking ou supermarché, comme le chante si bien Monsieur Eddy.
Certains soirs de grande nostalgie, je me rappelle ce jour lointain où je leur ai offert « Autant en emporte le vent », en cinémascope et technicolor ! Alors, à l’instar de Scarlett O’Hara, le poing levé sur fond de ciel orageux, je jure que ne mourrai pas !
Les gros mangent les petits et il en est de même pour les cinémas.
En montant les marches de la salle n° 2, je m’attardais un peu, savourant l’atmosphère ouatée des murs recouverts de velours rouge. Monter ces marches c’était un peu gravir un sanctuaire, au sommet duquel un rêve nous serait offert, un rêve choisi sur une affiche, une critique, un casting. En refermant la lourde porte à double battant derrière soi, le réel n’existe plus.
Un premier coup d’oeil dans la salle me confirma que nous serions très peu de spectateurs.
