Économie contributive
L'économie contributive, aussi appelée économie de la contribution, désigne une forme de rapport social et économique caractérisée par la non-dissociation entre producteur et consommateur.
Cette démarche est typique de la culture libre. Par exemple, Wikipédia et ses projets frères ou sœurs reposent tous sur le modèle de l'économie contributive : les rédacteurs des articles et autres contributeurs sont aussi des utilisateurs de l'encyclopédie, de Wikiversité, Wikilivres, Wikimedia Commons, etc. C'est le cas aussi des logiciels libres, où un certain nombre d'usagers apportent leur contribution en améliorant le logiciel qu'ils utilisent, au travers de protocoles de versionnement et de collaboration comme Git notamment.
L'économie contributive est un concept développé en particulier par Bernard Stiegler[1] et l'association Ars Industrialis[2],[3]. La notion d'économie contributive a été aussi proposée en 2010 par Geneviève Bouché[4] dans le think tanks « les nains de jardin » de Michel Giran.
Histoire du concept
[modifier | modifier le code]Le concept d'économie de la contribution est proposé par Bernard Stiegler en 2008[5] (après avoir parlé d'économie participative en 2006[6]) pour analyser les nouvelles formes de relation et de travail collaboratif rendues possibles par Internet. Il envisage ainsi au travers de ce concept une nouvelle division et organisation du travail, voire un « nouveau monde industriel »[7], susceptible de « venir remplacer l'économie des services »[6], et dont l'avant-garde serait formée par les mouvements du logiciel libre.
En 2015[8], Bernard Stiegler fait de ce concept un modèle à la fois micro-économique, méso-économique (en) et macro-économique qui a pour finalité première la lutte contre l'entropie par la valorisation des savoirs et la solvabilisation des échanges à l'ère de la troisième vague d'automatisation. L'économie contributive entend s'inspirer en partie du régime des intermittents du spectacle et valorise principalement la déprolétarisation, au travers d'un processus de recherche contributive supposé associer les habitants d'un territoire avec des universitaires et des professionnels (du soin, de l'urbanisme, du numérique, ...)[9].
Ce modèle visait à se concrétiser durant dix années d'expérimentation sur le Territoire Apprenant Contributif[10] de Plaine commune, mené par l'Institut de Recherche et d'Innovation, où l'urbanité est appréhendée avant tout comme un dispositif de soin[11] et d'intelligence collective[12].
Caractères du modèle contributif
[modifier | modifier le code]L'association Ars Industrialis définit l'économie contributive par trois caractéristiques principales[13].
- Producteurs et consommateurs sont assimilés en tant que contributeurs.
- La valeur produite par les contributeurs n'est pas intégralement monétarisable.
- La production crée à la fois du savoir-faire et du savoir-vivre, et dépasse ainsi la simple subsistance.
L’économie contributive repose sur la mise en place d'un revenu contributif conditionnel, permettant aux individus de développer leurs capabilités (au sens d'Amartya Sen), dans lesquelles la collectivité investit ainsi a priori, et à condition que les bénéficiaires de ce revenu puissent valoriser les capacités qu'ils auront pu ainsi développer au cours de périodes d'emplois intermittents.
Le modèle de la contribution et celui des communs
[modifier | modifier le code]L'économie de la contribution, comme celle des communs[14], est portée non pas par des acteurs tel que l'État ou les entreprises, mais par des individus et groupes qui se considèrent comme « amateurs » ou « hackeurs ». Selon Bernard Stiegler,
« On peut et on doit évidemment imaginer des économies de la contribution qui ne reposent pas sur la figure de l'amateur. Cependant, c'est surtout à travers les pratiques culturelles et les nouvelles figures de l'amatorat qu'elles engendrent dans le nouvel environnement relationnel - à la fois sous la forme très savante que constitue la culture du hacker, et au sens où l'échange de fichiers musicaux constitue un embryon de pratique musicale amateur comme expression d'un choix et d'un acte d'agencer des samples - que se dégage l'idéal type de ce qu'est le contributeur, faisant émerger une économie de la contribution que personne n'a voulue et qui heurte en réalité les intérêts de tous ceux qui voudraient protéger leur capacité de vouloir, c'est-à-dire leur pouvoir[5]. »
Comme le commoner, le contributeur ou la contributrice construit cette économie sans attendre qu'agissent des pouvoirs publics ou économiques en place. Elle est en ce sens une « économie de l'implication »[5] et du désir, une « économie libidinale »[15] qui peut toutefois être captée par la Big Tech pour en tirer une source de travail gratuit[16].
Ainsi, l'éthique du hackeur décrite par Pekka Himanen - telle que dépassant l'éthique protestante du travail, avec un rapport plus passionné à la tâche qu'un sentiment de devoir ou la recherche d'un profit, c'est-à-dire selon Himanen dans un modèle plus « universitaire » que « monastique »[17] - se voit finalement réinscrite dans un circuit capitaliste, par l'expropriation du fruit du travail contributif pour des fins marchandes. Ce mouvement semble s'accélérer depuis 2022, avec l'avènement des LLM et de leur tendance à aller indexer des communs numériques pour constituer leur corpus d'entraînement[18], avant de proposer des formules payantes pour une utilisation plus poussée de ces services dits « d'intelligence artificielle ».
Expériences de modèles contributifs
[modifier | modifier le code]Au-delà de mouvements en ligne comme Wikipédia et ceux du logiciel libre, ou du projet territoire apprenant contributif en Seine Saint Denis[10], un écosystème de plusieurs organisations ont expérimenté des modèles contributifs à partir des années 2010[19] sur la métropole européenne de Lille par exemple et à partir des recherches menées par l'association ANIS. Cet écosystème comprend aujourd'hui plusieurs structures[20] comme une Coopérative d'Activité et d'Emploi (Optéos), les associations ANIS et La Compagnie des Tiers-Lieux, le dispositif d'encapacitation par la coopération KPA-Cité. Ces expériences sont documentés sur Movilab.org : Les modèles contributifs.
Notes et références
[modifier | modifier le code]- ↑ Notamment dans son ouvrage Mécréance et Discrédit, tome 3 : L'Esprit perdu du capitalisme, 2006 (ISBN 2718607157)
- ↑ Béraud et Cormerais 2011.
- ↑ Ars Industrialis, « Économie de la contribution », sur arsindustrialis.org
- ↑ Bouché 2021, p. 8.
- 1 2 3 Le design de nos existences: à l'epoque de l'innovation ascendante: Entretiens du nouveau monde industriel, Mille et une nuits, (ISBN 978-2-7555-0075-2), p. 32
- 1 2 Bernard Ars industrialis, Réenchanter le monde: la valeur esprit contre le populisme industriel, Éd. Flammarion, coll. « Champs », (ISBN 978-2-08-121784-3), p. 53
- ↑ Le design de nos existences: à l'époque de l'innovation ascendante, Mille et une nuits : Centre Pompidou, (ISBN 978-2-7555-0075-2)
- ↑ Bernard Stiegler et Bernard Stiegler, L'avenir du travail, Fayard, coll. « La société automatique », (ISBN 978-2-213-68565-6)
- ↑ Bernard Collectif Internation et Alain Supiot, Bifurquer: il n'y a pas d'alternative, Éditions les Liens qui libèrent, coll. « Poche + », (ISBN 979-10-209-1049-3)
- 1 2 « Bernard Stiegler : « Faire de la Seine-Saint-Denis un territoire contributif » », L'Obs, (lire en ligne, consulté le )
- ↑ (en) Maël Montévil, Bernard Stiegler: Memories of the Future, Bloomsbury Publishing Plc, (ISBN 978-1-350-41047-3 et 978-1-350-41044-2, DOI 10.5040/9781350410473.ch-13, lire en ligne), chap. 13 (« Plaine Commune, Contributive Learning Territory »), p. 167–174
- ↑ Bernard Stiegler, Le nouveau génie urbain, Fyp IRI, Institut de recherche et d'innovation, coll. « Collection du nouveau monde industriel », (ISBN 978-2-36405-192-8)
- ↑ « Economie de la contribution », sur arsindustrialis.org (consulté le ).
- ↑ « Ars Industrialis TGP 2016 : Communs - Contribution - Nouvelle puissance publique », sur iri-ressources.org (consulté le )
- ↑ « Economie libidinale | Ars Industrialis » [archive du ], sur arsindustrialis.org (consulté le )
- ↑ Sébastien Broca, Pris dans la toile: de l'utopie d'internet au capitalisme numérique, Seuil, coll. « Liber », (ISBN 978-2-02-157297-1)
- ↑ Pekka Himanen, The hacker ethic, and the spirit of the information age, Random House, (ISBN 978-0-375-50566-9)
- ↑ Arman Noroozian, Lorena Aldana, Marta Arisi et Hadi Asghari, Generative AI and the Future of the Digital Commons: Five Open Questions and Knowledge Gaps, (DOI 10.48550/arXiv.2508.06470, lire en ligne)
- ↑ « Entreprendre en communs | Le blog de Christian Mahieu » (consulté le )
- ↑ « Écosystème • ANIS Catalyst », sur ANIS Catalyst (consulté le )
Voir aussi
[modifier | modifier le code]Articles connexes
[modifier | modifier le code]Lien externe
[modifier | modifier le code]- [vidéo] « Ep. III Introduction à l’Economie contributive », , Simon Lincelles (consulté le )
- « Communs, contribution - nouvelle puissance publique », , IRI Ressources (consulté le 11 avril 2026)
Bibliographie
[modifier | modifier le code]- Philippe Béraud et Franck Cormerais, « Économie de la contribution et innovation sociétale », Innovations, vol. 34, no 1, , p. 163–183 (ISSN 1267-4982, DOI 10.3917/inno.034.0163, lire en ligne)
- Geneviève Bouché, Economie Productive, économie Contributive: Outils de Gouvernance Pour le Troisième Millénaire, ISTE Editions Ltd, (ISBN 978-1-78406-811-0)
