Pourquoi apprenons-nous d’autres langues ? — Une mise à niveau culturelle(フランス語訳版)
<今回おばあちゃんの為にフランス語訳版を作ることになりました。読者の多様化に対応して、今後も続けていくつもりです。>
Partie 1 : Le processus d’expansion intellectuelle chez les penseurs
Lorsqu’on lit les écrits de ceux que l’on appelle communément des « grands hommes », il est frappant de constater à quel point leurs textes sont souvent parsemés de citations issues des textes classiques, empreints de la sagesse des anciens. Ces citations, le plus souvent, servent à étayer leurs propres arguments, ou bien à faire le lien avec d’autres théories, permettant ainsi de développer analogiquement des concepts qui seront ensuite étendus par des digressions auto-référentielles.
Les intellectuels, en particulier, maîtrisent parfaitement cet art de l’expansion interprétative (敷衍). J’ai entendu dire un jour que, pour peu que l’on sache identifier le cœur d’un débat, il suffirait ensuite de manipuler un tant soit peu la logique pour parvenir, même en tant qu’amateur, à produire un texte riche en contenu.
Dans le livre que j’ai lu récemment, Ce qui reste d’Auschwitz. L’archive et le témoin de Giorgio Agamben (traduit en japonais par Tadao Uemura, publié chez Misuzu Shobo en 2001), on retrouve, de mémoire, une multitude de langues : grec ancien, latin, italien, hébreu… Sous la plume de ce philosophe, même un seul mot devient le point de départ d’un voyage à travers les langues sources et les concepts qui s’y rattachent ; il explore leur signification de manière analogique (アナロジカル) et approfondie, pour finir par forger sa propre théorie.
Dans ses autres ouvrages également, il n’est pas rare de voir des dizaines, voire des centaines de pages consacrées à ce processus de « franchissement linguistique » que l’on pourrait appeler une traversée langagière. Mais pourquoi, au juste, une telle prolifération conceptuelle ?
Je pense que cela tient au fait qu’Agamben remonte jusqu’aux racines historiques du lexique sur lequel repose sa pensée. En s’appuyant sur une immense base documentaire, il va parfois jusqu’à interroger les écrits de penseurs de l’Antiquité, reconstruisant ses idées par un processus de tâtonnement. Ce faisant, il crée de nouvelles valeurs, remet en question les cadres établis, et reconsidère sa propre vision du monde.
Naturellement, ces démarches reposent sur l’accumulation du labeur intellectuel des anciens. C’est sur ces archives de savoirs superposés que les chercheurs s’appuient, usant de leur intelligence pour découvrir, chacun à leur manière, des vérités — ou même, dans certains cas, pour inventer la « silhouette même » de la valeur à partir de laquelle ces vérités pourront émerger. Et nous vivons, aujourd’hui, précisément sur cet entassement de connaissances.
Petite digression : l’intelligence artificielle, cette sorte de « dark hero » du monde académique, est certes capable d’emmagasiner une masse impressionnante de données. Toutefois, il me semble qu’elle ne possède pas encore la capacité de bouleverser radicalement nos systèmes de valeur. La raison principale est qu’elle ne partage pas avec nous la dimension corporelle de l’existence. Bien que l’IA soit capable de nous proposer des informations pertinentes, elles sont souvent alignées sur nos préférences personnelles, et ne provoquent que rarement ce genre de « coup de poing au corps » capable d’ébranler nos convictions profondes. Même si elle formule parfois des idées radicales, les contextes historiques, les arrières-plans culturels et les pensées philosophiques qui les sous-tendent restent, pour l’instant, des simulacres fictionnels — du moins à mes yeux.
Partie 2 : Les échanges linguistiques sino-japonais et l’héritage de Lu Xun
Avant d’entrer dans le vif du sujet, j’aimerais observer de plus près quelques formes familières de « franchissement linguistique » à travers le prisme de l’histoire.
Comme le savent sans doute la plupart des lecteurs, une grande partie du vocabulaire que nous utilisons en japonais puise son origine dans la poésie chinoise classique ou dans les chroniques historiques. Autrement dit, nous faisons quotidiennement usage de mots issus d’une autre culture, tout en restant ancrés dans la nôtre. À l’inverse, à l’époque de Meiji, des intellectuels japonais, maîtrisant les langues occidentales, ont créé de nouveaux termes en s’appuyant sur les classiques chinois, et ces néologismes ont ensuite été « réimportés » en Chine comme mots sino-japonais. Ce phénomène, que l’on pourrait qualifier de « commerce équitable linguistique », a vu des mots créés par les Japonais être utilisés par les Chinois eux-mêmes. Des termes comme « philosophie » (tetsugaku), « économie » ou « constitution » en sont des exemples.
Dans ce contexte, on peut citer le nom de Lu Xun, célèbre écrivain satirique et penseur. Tourné vers l’avenir de la Chine, il s’est rendu au Japon à une époque où la médecine traditionnelle régnait encore en Chine, afin d’y étudier la médecine occidentale. Ce choix s’expliquait notamment par le fait que la terminologie médicale était déjà en cours d’élaboration au Japon. On peut déduire à quel point cette mise à jour des valeurs à travers le vocabulaire sino-japonais fut marquante, en observant l’influence persistante du japonais et des langues occidentales dans la pensée et l’expression de Lu Xun. (Ses nouvelles réunies dans le recueil Nahan décrivent bien ses expériences au Japon et les conflits intérieurs qu’il y a vécus — je recommande vivement leur lecture à ceux qui s’y intéressent.)
Cela dit, les échanges linguistiques entre la Chine et le Japon reposaient en grande partie sur des facteurs géographiques fortuits ou sur la nécessité de modernisation et d’occidentalisation. C’étaient des tentatives désespérées pour donner forme, à travers les mots, à des concepts ou à des émotions qui jusque-là ne s’exprimaient pas clairement dans leur langue. Pour cette raison, ces motivations historiques ne sont pas toujours directement transposables à notre situation actuelle, à nous, individus ordinaires du XXIe siècle.
En effet, grâce au développement linguistique propre à une île comme le Japon, notre langue a atteint un tel niveau d’autosuffisance qu’il est aujourd’hui possible de suivre un cursus universitaire en japonais uniquement, selon les disciplines. Dans la vie quotidienne, on peut dire que la nécessité d’utiliser une langue étrangère est quasi inexistante.
« Ce qui nous amène à ne plus vraiment comprendre l’utilité d’apprendre d’autres langues. »
Aujourd’hui au Japon, l’apprentissage de l’anglais commence généralement vers la fin du primaire, puis se poursuit au collège et au lycée. Mais à l’heure où les intelligences artificielles sont capables de traductions simultanées de plus en plus performantes, certains en viennent à se demander si nous avons encore besoin d’apprendre l’anglais. Pourtant, j’adopterai ici le point de vue selon lequel l’apprentissage autonome des langues reste essentiel si l’on veut acquérir une sensibilité linguistique et une résonance culturelle.
En écrivant ces lignes, je me suis souvenu d’un examen d’anglais que j’ai passé au lycée, où l’on me demandait : « Pourquoi apprendre l’anglais ? » J’avais répondu quelque chose comme : « En raison de la mondialisation, l’anglais devient de plus en plus important. » Aujourd’hui, je perçois l’hypocrisie du concept même de « mondialisation ». En réaction, des formes de nationalisme protecteur réapparaissent, d’abord en Europe, puis aux États-Unis, et enfin jusqu’au Japon. Mais cela ne signifie pas pour autant que l’on peut rejeter l’apprentissage des langues étrangères. Bien au contraire : les expériences culturelles et les changements de perspective que l’on gagne en apprenant une langue enrichissent notre vie — et cette importance ne disparaîtra jamais, j’en suis convaincu.
Partie 3 : Une autre manière d’accéder aux cultures par la langue
Apprendre une langue, c’est accéder à des nuances que notre langue maternelle ne peut pas saisir pleinement — des sensations, des atmosphères, des sensibilités. Cela bouleverse notre propre vision du monde, et ce processus transforme non seulement notre rapport aux autres cultures, mais aussi notre compréhension de notre propre culture.
J’aimerais appeler cette démarche globale une mise à niveau culturelle, ou culture catch-up. Cette mise à niveau ne consiste pas à courir derrière la culture occidentale, comme dans les discours modernistes du passé ou dans les idéologies de supériorité culturelle. Ce n’est pas la langue en soi qui est le but : c’est l’acte même de passer à travers elle — pour accéder, explorer, et participer à une culture.
Lorsqu’on parle de l’apprentissage des langues étrangères, deux termes reviennent souvent : la langue-cible (mokuhyō gengo) et la culture-cible (mokuhyō bunka). La première désigne, dans le cas présent, l’anglais par exemple. Pourquoi apprendre l’anglais ? La réponse est : pour accéder à la culture-cible.
— Le monde qui se singe, Uchida Tatsuru
Par ailleurs, Uchida écrit aussi :
« Quand un élève de première année de collège assiste à son tout premier cours d’anglais, il est rare qu’il ressente un frisson d’excitation… Même les collégiens comprennent que ce qu’ils vont acquérir à travers l’anglais n’a rien de culturel. Ce qu’ils savent, c’est que leur aptitude en anglais servira à les classer, que leur avenir scolaire et professionnel en dépend. »
Ce que Uchida souligne, c’est que l’anglais est enseigné au Japon non pas comme un moyen de communication culturelle, mais comme un outil d’adaptation à une culture-cible imposée par l’extérieur — le gouvernement, les écoles, les parents.
Pourtant, face aux obstacles, je propose une première étape plus douce : lire, dans notre langue, les écrits de personnes étrangères qui maîtrisent le japonais. Par exemple, les œuvres de Donald Keene nous permettent de percevoir un point de vue étranger à travers le japonais. Ce n’est pas un véritable franchissement linguistique, mais un partage émotionnel avec une conscience étrangère.
Ces auteurs sont souvent capables d’exprimer, en japonais, des nuances propres à leur culture d’origine. Même si ce n’est pas toujours explicite, une forme de décalage subtil apparaît à la lecture. Ce léger malaise devient le point de départ vers une autre culture. Ainsi, c’est par notre langue maternelle que nous pouvons, pour la première fois, accéder à l’Autre.
Peu à peu, on partage la subjectivité de l’auteur, puis on explore son histoire, sa culture, et enfin on en vient à sentir la barrière de la langue. Voilà ce que j’appelle la première étape du rattrapage culturel.
« D’abord la reconnaissance, l’émotion partagée — ensuite la prise de conscience de la différence. »
Personnellement, j’ai longtemps eu une appréhension vis-à-vis de l’apprentissage linguistique. C’est pourquoi j’ai mis au point cette méthode de lecture. Ce détour, en vérité, est une manière sincère d’approcher une autre culture.
