L’humaniste Franco /Suisse Karima Sandia Boina originaire des îles de l’océan indien nous parle de ses anciens dans son pays natal les îles Comores dans l’océan indien!
Qu’elle est la place des anciens dans votre pays?
K. S. B : Dans mon pays d’origine, et aussi, d’une manière générale dans la culture africaine, la grand-mère a une place très importante dans la famille. Celle-ci joue un rôle capital dans l’éducation de ses petits-enfants, transmettant non seulement son affection mais aussi expérience et sagesse.
Avez-vous connu vos grands parents ?
K.S.B : non Je n’ai pas eu la chance de connaître mes deux grands- mères,
maternelle et paternelle, biologiques toutes deux décédés avant ma naissance. Mais j’ai eu la chance et la joie de connaître leurs sœurs respectives que j’ai toujours identifiées comme étant mes grands-mères. Elles ont par ailleurs joué un rôle considérable dans ma construction de vie. Cependant, je n’ai pas eu le même niveau de relation avec chacune des deux.
Du côté de mon père, ma tante, «!grand- mère! Sabalher!» était un peu
spéciale, atypique, comment dire ? une vraie guerrière avec un tempérament assez volcanique. Elle me faisait parfois rire mais j’avoue qu’elle était souvent autoritaire et cela m’impressionnait beaucoup de haut de mon âge d’enfant innocent en tout cas de mes (5 ans à mes 10 ans ) j’ai fini par comprendre à l’âge adulte l’importance de ses enseignements qui me sont par la suite très bénéfiques en vue d’affirmer mes racines multiculturelle dont africaine, hindou , omanaise et comorienne. Alors que, du côté de ma mère, L’affection de sa tante «!grand-mère Mchee! Mkaribou!» fut très très intense. Cette arrière tante était franchement très Douce et très protectrice elle m’a prodiguée beaucoup d’affection et elle m’a par la même occasion énormément rassurée. Mchée mkaribou me berçait avec des berceuses traditionnelles comoriennes et me racontait des histoires transmises de génération en génération notamment de mes ancêtres Mboulihano.
Mchée mkaribou, souffrait de cécité cependant, elle me reconnaissait au toucher et à mon odeur! Elle m’appelait Vanilles...
Comment on appelle grand mère et grande père en comorien?
K.S.B : En comorien, on dit «!coco!» pour nommer la grand-mère. Et « mbaé » pour nommer le grand père.
Quel est le rôle des seniors aux Comores?
K.S.B: nos aînés Coco et Mbaé sont considérés comme étant les chefs de la famille et leurs conseils sont prépondérants. Aucune décision n’est prise sans leur aval. Ils sont consultés et respectés en toutes circonstances. Et jusque dans les moindres détails de la vie quotidienne, Coco est la référence absolue. Ses enseignements sont des éléments clefs pour nous construire. Elle joue un grand rôle de médiatrice entre les hommes de la famille, les autres membres de la famille, et même la belle famille ainsi que le mbaé d’ailleurs.
C’est la même chose pour les autres pays Africains?
S.k. B : Oui , Par contre, dans la plupart des sociétés africaines, le rôle fondamental de la transmission et de l’arbitrage est tenu par l’homme, le grand-père, aux
Comores, c’est la coco qui endosse je peux dire cette immense responsabilité.
La transmission est le ciment des familles cela garantit la pérennité d’une société cohérente et stable. Au quotidien, elle inscrit dans nos mémoires et nos habitudes les savoir-faire, savoir dire et savoir- être qui resteront les marqueurs de notre identité et que nous pourrions, à notre tour, léguer à nos descendants.
quels souvenirs avez vous de votre Coco et votre Mbaé ?
Me concernant j’ai des bons souvenirs de mes deux Coco surtout mchée mkaribou du côté de ma mère , mchée sabalher du côté de mon père et mon grand père paternel mbaé c’est à dire mon grand père paternel et ma grande mère maternelle mchée mkaribou et même coco sabalher : je veux dire que sincèrement Rien n’échappait à notre éducation quotidienne. Omniprésente, par exemple Ma Coco Maternelle du côté de chouani m’a appris à faire des recettes gâteaux comoriens comme les madaba au Coco feuilles de manioc , les Goudou Goudou . Elle m’a donné d’autres recettes de cuisine,
Quand à ma grand mère paternelle à tsaweni Coco Sabalher, elle m’a appris à cultiver les champs, elle m’a appris mes origines africaines d’Angola du royaume bakongo dont nous sommes natives . Elle m’appris des secrets ancestraux en lien avec les vestiges des montagnes sacrées de bakongo à tsaweni dans la région de mboudee que malheureusement sur ordre du gouvernement comorien actuel les chinois ont détruit soit disant pour faire quelques km de route . C’est une expérience douloureuse pour moi d’avoir effacé notre histoire d’un coup de pêle mécanique!
Ma grand mère paternelle Sabalher était peu investie dans l’art culinaire et les tâches ménagères, c’était une femme très caractérielle et surtout charismatique.
Elle faisait tout comme les hommes! L’environnement , la spiritualité, elle était en quelque sorte une tradipraticienne et la conservation l’histoire de nos ancêtres était fondamental pour elle .
Et que pensez vous de cette vision ?
K.S.B: Sur ce point Elle avait à mon avis une très bonne vision des choses. elle ne se laissait pas endoctriner par des coutumes et mœurs étrangères à notre coutume traditionnelle Bakongo. Elle me disait que la spiritualité chez nos aïeux était aussi à la base de l’organisation politique et sociale.
Je pense qu’elle a bien eu raison car comme on dit dans notre Histoire Bakongo ,
C’est intéressant ce passage de votre histoire : c’est incroyable que le royaume bakongo fasse partie de votre histoire et que ça reste aux oubliettes! Racontez nous un peu plus .
K.S.B : en effet, c’est dommage que les petites îles comme les îles comores se définissent comme que des Arabes, des hindous et autre origine orientale et asiatique tant dans leurs habitudes au quotidien comme dans leurs façon de s’habiller, de manger et même se définir or que comme on dit chez mes ancêtres dans notre Histoire Bakongo , « Tout peuple coupé de son passé, de ses ancêtres, de son génie superviseur, de sa langue ancestrale, et de sa spiritualité traditionnelle, est semblable à un arbre déraciné. Tôt ou tard, ce peuple fanera et sombrera dans le vide qui facilite toutes les dominations. C’est pourquoi, la tradition Kongo, demande à tous les enfants du patriarche Kongo Nimi de renouer intensément avec la lumineuse et très célèbre tradition Kongo.
Vous savez à quel siècle le royaume kongo a existé chez vous aux Comores?
Hélas non, je n’ai pas eu cette chance, mais depuis plus de 20 ans j’ai effectué des voyages de prospection dans plusieurs pays d’Afrique afin de pouvoir retracer mon incroyable mais vraie histoire.
Les Peuples du royaume kongo ou Bakongo est à plus de 17 millions de personnes. Son peuplement est bantou notamment d’Afrique Centrale.
Dans nos origines , nous sommes matrilinéaire, matriarcal et surtout il faut savoir que l'ensemble du peuple Kongo est regroupé autour de 12 clans
(kânda en Kongo), que l'on retrouve aussi dans les dénominations de nombreux peuples d'Afrique noire ; ainsi les Mbenza chez les Sérères, Wolofs, descendants de Nzinga, kimpa vita e, Simon kimbakou etc...
C’est une longue histoire qui mérite d’être racontée en profondeur mais pour revenir aux anciens aux comores, j’ai envie de dire qu’ils veillent sur les petits-enfants et les fait rêver le soir, après le coucher du soleil.
Par exemple ma coco maternelle mchée mkaribou Elle nous veillait quand nous étions malades ou lorsque nous traversions des moments difficiles
d’enfants, notamment lors des classiques disputes interminables avec
frères et sœurs.
Une autre de ses attributions, non négligeable, est l’organisation et la
participation aux grands évènements qui jalonnent la vie de la communauté,
mariages, naissances et autres. Ces moments de partage se vivaient comme
étant une nécessité culturelle pour les comoriens à une époque, beaucoup
moins maintenant …
Tous ces moments étaient prétextes à mise en scène, amusements et divertissements, quelle que soit la nature du moment, du plus gai au plus triste.
Faisant preuve d’une remarquable aptitude à dédramatiser lors des moments plus ou moins douloureux, elle soulageait nos cœurs lourds du poids de nos peines.
Je garde un souvenir intense,riche en couleurs et en enseignements, de mes journées et soirées avec coco Le meilleur de film et le meilleur livre ne remplaceront jamais ces merveilleux contacts humains.
C’est d’ailleurs pour cela que nous chérissons tant nos anciens et que nous
les gardons auprès de nous jusqu’à leur dernier jour. Nous ne connaissons ni
maison de retraite ni d’hospice. Contrairement à la façon occidentale d’appréhender cette problématique, aux Comores, toute une famille ou un village se mobilise
systématiquement autour d’une personne âgée, quel que soit son état
de santé. Il y avait toujours quelqu’un pour aider coco à faire certaines tâches. Elle s’asseyait devant sa petite case et quelqu’un arrivait. On reconnaît chez nous une personne qui a été élevée par sa coco de par ses! gestes respectueux et sa façon d’appréhender la vie. Bien que ce soient les parents qui aient l’autorité parentale, la coco permet de trouver un juste équilibre !en apportant sagesse et amour.
En retour, de façon très naturelle et spontanée, nous devons nous assurer que celle-ci soit entourée et protégée par ses proches régulièrement et! avec une attention particulière.
Une grand- mère, de par son âge et son solide enracinement à la terre et
aux traditions, contribue à l’épanouissement des jeunes pousses que sont leurs petits-enfants.
Quel regard avez vous de l’Occident à ce sujet?
K.S.B : Depuis que je vis en Europe,
j’essaye de transmettre humainement, professionnellement et surtout socialement l’expérience que j’ai eue de mon enfance auprès des
seniors et aussi, en tant que bénévole auprès des malades du cancer que dans le cadre professionnel . En effet, J’ai eu à essayer de reproduire au mieux auprès de mes bénéficiaires en tant que bénévole dans le cadre humanitaire et
patients en tant que professionnelle,je ne peux que dire en ce qui concerne que
l’héritage incomparable de
cette culture de l’empathie dont j’ai bénéficié.je trouve qu’il y a trop de protocole à mon point de vu .
Pouvez vous me parler de vos autres grands parents?
K.S.B :Oui j’ai Quelques anecdotes concernant ma coco maternelle Mchee Mkaribou, la sœur de ma grand-mère maternelle, et aussi, de mon grand-père paternel Boina Mbechezi mgnidaho, avec lequel j’avais une certaine complicité.
Mchée mkaribou était très surprenante dans sa façon de vivre sa vie. J’aimais aller
au village les week-ends de lui rendre visite. Je l’admirais. Elle était joviale, d’humeur
égale, bien qu’ayant surmonté de terribles épreuves au cours de sa vie.
En effet , alors qu’elle était partie laver du linge au bord du Fleuve , à misoudjée de sa fille unique et de quelques amies à elle, elles furent emportées par le courant. Sa Fille et ses deux camarades se noyèrent. Quant- à elle, elle perdit la vue.
Elle avait déjà perdu sa sœur cadette, ma «!vraie!» grande mère, coco moina Salima, la mère de ma défunte mère dans des circonstances assez
tragiques, car elle fut foudroyée par le tétanos, suite à une rixe où elle reçut un coup de couteau sur le visage de la part d’une voisine, jalouse de sa
beauté. Ma grand-mère laissait quatre enfants en bas- âge dont ma mère qui
était l’aînée et qui avait à peine sept ans, sa sœur et ses deux frères cadets. Coco a un devoir naturel de protéger ses neveux et nièces qu’elle considéra et éleva comme ses propres enfants malgré ses maigres moyens financie.
Très croyante, elle trouva du soutien dans la prière.
Nous, petits enfants de sa défunte sœur, nous avons tout fait pour remplir sa vie.
J’avais à peine dix ans, j'étais une jolie petite fille métissée et elle essayait toujours de me protéger des accidents domestiques. Pour cela elle se donnait la peine de faire la cuisine et de me préparer ses recettes favorites! Avant ma venue. Et pourtant, elle n’y voyait pratiquement pas. Un jour elle s'est cassé la jambe.! J’étais très triste et de ce fait, j’ai décidé de rester plusieurs semaines à ses côtés.
C’était magique. Mon père n’était pas vraiment content mais, moi, je voulais
rester auprès de ma mamie. A ce moment-là, j’ai découvert son histoire,
son vécu. Elle m’a parlée de ses histoires de femme, la souffrance qu’elle endurait de ne pas pouvoir faire le deuil de la mort de sa fille , mais aussi sa rencontre avec son mari, les difficultés de sa vie, la perte de sa sœur cadette, ma grande mère, la volonté de protéger ma mère des aléas de la vie ...
Comment se passait le quotidien avec elle?
K.S.B : Chaque jour, on prenait le temps de discuter et on prenait l’air dehors dans la terrasse alors que d’habitude, elle ne sortait pas beaucoup de sa chambre. Grâce à sa douceur et ces moments de partages, j’ai pu me projeter dans l’histoire de ma vie
familiale. Ce fut pour moi des moments magnifiques, qui m’ont permis par la
suite de mieux cheminer sur l’histoire de ma vie.
Elle a connu vos enfants?
Non , elle est décédée avant que je ne sois mère et je n’ai donc pas eu l’occasion de la présenter à mes enfants. Je pense qu’elle a été aussi pour ma mère une personne de grande importance dans sa construction et positive à bien des égards.
J’ai vraiment aimé passer du temps avec cette grand- mère maternelle de cœur mchée mkaribou .
Parlez moi de votre grand père paternel ?
K.S.B : Mon grand-père paternel Mbaé Mze BOINA mbechezi Mgny Daho. Lui aussi, était formidable, c’était un homme extraordinaire, il avait beaucoup d’humour, et m’a fait découvrir aussi ce qu’était l’humour noir, une façon peut-être d’aider à surmonter les dures épreuves de l’existence. «!L’humour est la politesse du désespoir!». À la fin de sa vie, il a perdu sa mémoire. C’était sans doute la maladie d’Alzheimer.
C’est quoi vos anecdotes avec lui ?
K.S.B : De mes souvenirs, il aimait bien garder des biscuits qu’il cachait soigneusement sous son chapeau, trempé de sa sueur à cause de la chaleur des tropiques... C’était alors vraiment difficile pour moi de manger ses biscuits, mais il fallait le faire par amour pour lui.
Je me souviens d’une de ses expressions quand il avait l’occasion de voir un de mes deux frères Ahmed Bokelo et un de mes cousins Marouf qu’il poursuivait pendant de longues heures, car dans sa démence, il était persuadé qu’ils étaient des voleurs qui venaient dérober ses domaines et ses vaches. Il nous disait : « je les reconnais ! Ce sont des mouizi moumoinifou, des voleurs de confiance. » Mon grand-père était fier de sa fortune.
Mon enfance était magnifiquement enjoué par mes deux cocos et Mbaé! Ils m’ont beaucoup apportés dans mon éducation.
Quant à ma coco Mchee Mkaribou, elle était modeste et exceptionnelle. Elle est morte de chagrin malgré sa force et l’amour inconditionnel qu’elle nous portait. Je pense souvent à eux, j'ai été tellement heureuse avec eux ... paix à leurs âmes
Auteur: Karima Sandia Boina