Ce jour-là, lorsqu’il s’introduisit chez ses voisins, il aurait été bien incapable de dire son âge car un entêtant parfum de nostalgie se mêlait avec celui de l’interdit. Qu’allait-il y faire ? Là encore, difficile à dire. Bien qu’il semblait avoir un but, son attitude tenait franchement du furetage.
Il avait tout d’abord décrit une espèce de diagonale. A un moment, quand il tourna la tête, il vit quelqu’un : une femme, regardant par une fenêtre. Cette découverte lui fit aussitôt rebrousser chemin, hâter le pas, courir même … Mais quand il se retourna pour vérifier qu’on ne l’avait pas découvert, il comprit que cette femme n’était pas sa voisine comme il l’avait tout d’abord cru, mais une parfaite inconnue.
Quasiment dans la même seconde, il s’avisa des dimensions surprenantes de la maison, du fait qu’elle était entièrement vidée de son mobilier, qu’il n’était désormais plus seul avec la femme à la fenêtre, mais qu’une foule avait envahie les lieux – des couples, des enfants, des personnes ( hommes et femmes ) seuls, dans chaque pièce et quand il parvint enfin dehors et que la nuit commençait à tomber, d’autres encore traversant la pelouse, aussi bien qu’il aurait dû se demander si c’était réellement la maison de ses voisins et par conséquent, s’il était, lui, celui qu’il croyait être.
Elle s’apprête à remettre la main dans le pot, à y plonger, semble-t-il, un par un tous les doigts, mais à cet instant, on perçoit de l’escalier des bruits de pas. Elle envoie aussitôt sa main dans son dos.
Il faut bien tremper tous les doigts ! Si jamais on trempe mal, ça se voit !
Elle montre sa main. Il n’y a de la compote que sur trois.
Elle fait un lent signe de croix.
Au nom du père, dit-elle.
De la compote s’est déposée sur son front, coule sur son nez.
A une table, deux enfants, là-bas, des adultes. Il s’assoit à côté de la petite fille, cheveux bouclés châtains clairs.
Dans le miroir, il ne s’est pas vu.
Guéridon, coffre en bois, canapé : la seconde pièce est surchargée. Il avance, voit une porte ouverte et les dernières ( ou les premières ) marches d’un escalier.
Un miroir sur un pied : il jette un oeil, intimidé. De la salle dans son dos, des hourrah ! des oh ! des bravos ! Une citadelle à la table de ringo.
Rue
Philippe Bridot
Chirurgien du maquis
Assassiné par les s.s.
( 1940 – 1944 )
Cette plaque est là-bas sur le mur sous la grosse touffe d’herbes inutiles et de lierre qui le coiffe. Presque en face de ma vitrine. Je la vois tous les jours. Je la regarde maintenant.
C’est comme si aujourd’hui même, aujourd’hui seulement, je prenais conscience de ce qu’elle est et de ce qu’elle signifie. Et de comment elle me rend triste.
Cette rue doit faire tout au plus soixante-dix mètres. Probablement la plus petite de cette petite ville.
Je vais souvent jusqu’à la porte d’entrée et regarde quelques minutes dehors. La rue, les voitures qui passent et s’arrêtent au stop, les gens sur le trottoir, la plaque.
A part moi, personne n’a fait tinter la clochette aujourd’hui.
Cet après-midi, nous faisons les courses au supermarché. Je suis heureux de les faire avec elle. Tout à l’heure, j’ai fait semblant d’y aller à reculons mais c’était pour la faire marcher.
Je suis de bonne humeur parce que ce matin j’ai bien travaillé. Les mots me venaient facilement. C’est ce que je fais, je travaille avec les mots. Et les histoires avancent. Elles le font plus difficilement certains jours. Mais aujourd’hui a été un bon jour pour les mots.
Je vois de la jalousie dans leurs yeux, de l’envie. Tout cela est parfaitement logique. Nous sommes souriants, nous sommes complices. En un mot, nous sommes amoureux.
Nous ne sommes pas mariés mais c’est ma femme et je l’aime. C’est la femme que j’aime. Elle est fantastique, elle est ma muse, elle est mon ancre.
Je n’ai pas encore tout a fait arrêté ce qu’elle faisait dans la vie mais cet après-midi, elle ne travaillait pas. Voilà pourquoi on en a profité pour faire les courses.
Tous les dimanches après-midi, ils avaient rendez-vous dans la petite cour de leur ancienne école primaire pour y jouer soit au foot soit au basket. Ils étaient cinq – exceptionnellement quatre ou bien six. Lorsque d’un commun accord, ils décidaient qu’ils en avaient assez de jouer, ils traversaient la route et se rendaient à l’auberge en face.
Dans la grande salle derrière le bar – ils avaient tous le même souvenir, celui d’y avoir, sur une estrade appuyée au mur du fond, interprété un rôle dans un des spectacles de fin d’année – le patron avait installé une table de billard, un babyfoot et un jukebox. Tout ça ne prenant au mieux qu’un quart de la salle, ils avaient alors tout loisir de se mouvoir. Sur le jukebox, il n’y avait pas grand choix – deux ou trois chansons leur plaisaient et ils les mettaient en boucle jusqu’à saturation.
Le patron, qui il n’y avait pas si longtemps faisait, dans un fourgon, la tournée de boulanger dans les villages de la commune, tenait l’auberge avec sa femme et leurs disputes étaient fréquentes. Un couple dissemblable, lui, petit, plutôt calme et blagueur, elle, imposante, à la voix forte, volcanique.
Ce jour-là, l’orage fut plus intense qu’à l’habitude et des vingt ou trente mètres qui les séparaient de la scène, ils saisirent tout – ils étaient aux premières loges – à part la raison de l’explosion. Au bout de quelques minutes, ils virent la dame monter dans la voiture garée au pied des marches avec force cris et insultes et son départ en trombe, le patron s’accrochant à la poignée de la portière, courant à la suite du véhicule dans le vain espoir de l’arrêter. Rapidement, ils virent la fermeture de l’auberge et le départ de celui-ci en scooter.
Bon, on ne fera pas de billard aujourd’hui, dit l’un d’eux.
L’auberge resta ainsi de longs mois puis un jour, ils virent arriver un nouveau couple de tenanciers.
Dans un pré qui ressemble comme deux gouttes d’eau à celui à l’arrière du jardin, dans la partie qui fut autrefois un verger mais où aujourd’hui il n’y a plus rien, mon voisin d’enfance et moi marchons entre les arbres, lui muni d’un outil quelconque, moi le suivant pas à pas.
Ce qui m’importe, c’est le fait de distinguer sur son visage tout ce qui fait que c’est bien lui, mon voisin d’enfance, tel que je me le rappelle. D’ailleurs j’ai un doute, est-ce lui à l’âge de notre enfance ou lui maintenant et n’a-t-il tout simplement pas beaucoup changé ?
Nous nous rapprochons d’un pommier. Il lève son outil et étonnamment me semble en atteindre la cime. Secouant vigoureusement, soudain, dans un nuage de petites branches et de feuilles, tombe un énorme bloc de pierre à nos pieds. Je pense immédiatement que ça ne dépareillerait pas sur une sépulture. Il s’est échoué non loin de la clôture électrique qui enserre le jardin.
Nous regardons tous deux le bloc dans l’herbe, sur le visage de mon voisin ce sourire échappé de mon enfance.
Ça n’a même pas touché le fil, fait-il.
Il dit ça comme s’il ne s’adressait pas à moi mais à un public qui m’est invisible.
J’ai crû voir de la lumière à la fenêtre de sa chambre, sinon je n’aurais pas eu l’idée de monter.
Il mit un moment à répondre.
Oui.
J’ouvris et fut surpris de découvrir la pièce plongée dans le noir.
Ah, merde, dis-je en guise d’excuse.
Salut, entre, fit-il en se redressant et s’asseyant sur le bord de son lit. Ça va ? Allume.
Il mit la main sur son paquet de Marlboro. Après une taffe rapide, il tapota sa cigarette sur la boîte de camembert qui faisait office de cendrier et débordait de mégots.
Ce fut une courte discussion de sourds que nous eûmes, sans sujet précis. J’abandonnais rapidement et le laissais. Il était trois ou quatre heures du matin et je ne pouvais pas dormir.
Je le retrouvais à l’identique aux alentours de midi lorsque j’allais à nouveau frapper à sa porte. Il fit exactement les mêmes gestes, se redressant lentement et s’asseyant sur le bord du lit, attrapant son paquet de Marlboro, s’en allumant une et après une taffe rapide, la tapotant sur la boîte de camembert pleine de mégots. Je lui parlais de mon passage nocturne. Il n’en avait pas le moindre souvenir.
On s’est parlé ?
Tu t’es assis sur le bord du lit. Tu as allumé une clope. On s’est parlé.
Merde alors, conclut-il en posant un moment en équilibre sa cigarette sur le tas de mégots. J’y cherchais celui de la nuit, qui m’aurait servi de preuve que ce n’était pas moi qui avais rêvé.
Trente ans plus tard, là autour de moi, y a-t-il de la même manière quelque chose qui me prouve que je n’ai pas tout rêvé, notre rencontre au lycée, nos sorties, nos virées en bagnole, nos années à la fac, notre complicité, sa mort prématurée …
J’ai relevé la tête au passage d’une bagnole bruyante. Un jeune avec une Gold tuning. Deux ont fait comme moi. Le dernier, bien sûr, a continué à retourner la terre sans s’arrêter. Il nous emmerde vraiment ce con.
C’est pas une course que l’on fait que je sache. On a ce carré à bêcher et on va le faire ce matin. On a que ça à foutre. Contrairement à lui, moi c’est pas la première fois que je me tape cette corvée, alors je sais. Il n’a pas compris, si on finit trop vite, qu’est-ce qu’on va pouvoir faire après ? Compter nos doigts ? Ce qu’il n’a peut-être pas saisi non plus, c’est qu’on n’est pas payés.
Une caisse comme celle-là, j’en avais une il y a des années. Avant. Une autre période de ma vie. Non, même, une autre vie, carrément. Quand je me mets à y penser et ça m’arrive trop souvent, une aigreur me monte dans la bouche et … je ne peux plus continuer.
Bon. Traces de pas. Voilà comment ça s’appelle. C’est une assoce pour la réinsertion. Une main tendue, a dit le directeur dans l’article du journal. Aujourd’hui, on bêche, on retourne la terre de ce carré, quatre bonhommes, quatre cons, côte à côte. On y fera pousser des légumes qu’on vendra sur des étals au portail. Se sentir de nouveau utile, a aussi dit le directeur. Peut-être …
Des traces de pas. Je préfère ne pas trop y réfléchir. Aujourd’hui ça, demain on verra. Donc, ce matin, retourner cette terre devant moi et ne pas me retourner moi pour vérifier si j’en laisse, des traces de pas.
Deux ans plus tôt, il était à cette même place. Il ne s’en rappelait pas exactement mais sans doute, pour être plus à l’aise, assis sur ce même siège passager. Il regardait l’étang. Sa surface étale. Les rares oiseaux et la brume. Il attendait l’heure d’aller se coucher. Sa nuit avait été blanche et il était bien content de ça.
La situation dans laquelle il se trouvait alors était encore incertaine mais il voyait venir quelque chose, un moyen de se libérer de bon nombre de chaînes.
En repensant à l’appel qu’il avait reçu la veille au soir, il avait pris un bloc et avait écrit.
Je suis dans ma voiture. C’est le petit matin. Le soleil étire ses rayons sur l’étang.
On verra, dis-je.
On verra quoi ?
On verra et on verra quoi ? C’est un jeu et ce n’est pas un jeu. Quatre ou cinq fois, je le dis et je le fais exprès. Dire ça afin de recevoir les mêmes mots en retour à l’autre bout du fil.
Plutôt que de flotter, un oiseau choisit quelques battements d’ailes pour en rejoindre un autre et aller ensuite tous les deux de concert.
On l’appela encore souvent. On lui envoya encore plus de messages. Il fut tenté par instants de répondre.
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