
Notre Salut (2026) est tiré des lettres que l’arrière-grand-père du réalisateur, Henri Marre, a échangé avec sa femme Paulette pendant l’Occupation. La lecture des lettres de Paulette est d’ailleurs ce que le film possède de plus émouvant, de plus éloquent. Sandrine Blancke, qui l’incarne, possède une voix profonde qui résonne dans l’espace de silence où résident les images blafardes du film ; une voix qui semble contenir sa personnalité tout entière, qui exprime sa franchise, ses inquiétudes, ses espérances. A ses côtés, Swann Arlaud joue Henri Marre comme un homme sans qualités, un pétainiste terne et flegmatique, au mince filet de voix, au visage dépourvu de toute émotion, qui désire assurer l’aisance matérielle de sa famille à une époque difficile, après avoir subi une déconvenue dans les affaires.
Collaborateur, Henri Marre, l’est à plus d’un titre : par la position qu’il occupe au Commissariat à la Lutte contre le Chômage (CLC) à Vichy, dont il devient serviteur zélé ; plus tard, par sa participation à un groupuscule nationaliste peu avant le Débarquement, ce qui ressemble fort à une fuite en avant alors même qu’il se sépare de sa femme. Mais ce sont ses idées sur la gestion d’entreprise, qu’il a développées dans un livre au titre éponyme (Notre Salut), qui singularisent Henri Marre. Afin de bien nous faire comprendre que sa principale cible est le capitalisme tel qu’il se pratique aujourd’hui plutôt que le régime de Vichy, ce régime pourtant veule, antisémite et autoritaire qui a déshonoré la France, Emmanuel Marre substitue au mot « gestion », alors d’usage à l’époque, le mot plus moderne de « management ». Il a également recours à des dialogues débarrassés de certaines tournures de phrase propres aux années 1940 et use par trois fois de chansons du présent (plus précisément des années 1980, deux fois lors de soirées, une fois sur des images d’archives), ce qui achève d’établir des passerelles entre son récit et notre époque. Sa caméra mobile, qui donne le sentiment d’être témoin de certaines scènes, et les éclairages parfois diffus, parfois violents, qui tendent dans certaines séquences vers une esthétique de reportage ou semi-documentaire (sur le modèle peut-être des films historiques de Fassbinder) font le reste.
L’anachronisme du mot « management », revendiqué par le réalisateur dans ses déclarations, établit une continuité, pourtant fausse historiquement, entre Vichy et la gestion d’entreprise moderne. Dans le même temps, en raison de l’optique choisie par le réalisateur, l’obsession antisémite de Vichy et de ses fonctionnaires semble parfois relativisée, ou du moins passe au second plan, est comme décentrée. Au sein du CLC, on trouve même un Juif (qui est protégé par Henri grâce à un changement de statut), un chef qui est loin d’être pétainiste, et un membre qui finit par démissionner lorsqu’il lui est reproché d’avoir utilisé des fonds publics pour installer de la paille et des sanitaires dans les wagons déportant les Juifs. L’implication du Ministère du travail de Vichy dans les rafles de Juifs n’est évoquée que pour dire ses réticences. On ne croise ainsi de tout le film, qu’un seul personnage au sein du CLC qui parait être ouvertement antisémite, et encore est-il plus xénophobe et nationaliste qu’obsédé par les Juifs. En outre, le seul usage de l’insulte antisémite « youp » (pour youpin) intervient au cours de la lecture d’une lettre de Paulette, dont le langage est en général policé – ce qui confirme du reste à quel point l’antisémitisme avait gangréné la société française de l’époque. Pas une fois, en revanche, ce terme ou un autre terme insultant n’est utilisé lors des réunions ou des échanges des membres du CLC lorsqu’ils discutent des Juifs (le plus souvent désignés comme Israélites), ce que l’on a un peu de mal à imaginer, dès lors que le CLC appartenait au gouvernement le plus antisémite de toute l’Histoire du pays et à un régime tellement obsédé par les Juifs que les premières mesures prises par Vichy furent une loi de révision des naturalisations et l’abrogation d’un décret de diffamation antisémite, suivies du Statut des Juifs en octobre 1940, ce qui allait au-delà des demandes de l’occupant nazi. De même que la lettre de Paulette utilisant le mot « youp » (document historique incontestable) révèle par un effet de contraste le regard particulier de Marre sur les membres du CLC, les images d’archive montrant la foule exaltée de Limoges hurlant de joie lorsqu’elle aperçoit le Maréchal Pétain en visite, révèlent par le même effet de contraste le caractère orienté ou paradoxal d’une autre scène où Henri fait répéter aux fonctionnaires du CLC les mots « Vive le Maréchal ! » : ils le font avec une mauvaise volonté évidente, suggérant une absence d’adhésion au pétainisme (alors même que la grande majorité de la France était pétainiste en 1940 et que Limoges l’accueille en héros). Du reste, dans la séquence d’ouverture du film, il est conseillé à Henri de ne pas mettre en avant son pétainisme pour éviter que cela le desserve dans sa carrière. Il y avait certes aussi à Vichy des fonctionnaires efficaces qui collaboraient par opportunisme, sans se mêler d’idéologie, mais voilà un conseil inattendu dans un film mettant en scène un pétainiste déclaré, et l’on se demande quelles sont ici la part de réalisme et la part de fiction.
Cette impression d’une relativisation de l’antisémitisme d’Etat du régime de Vichy et du pétainisme des français, combinée au refus de définir Henri Marre comme un antisémite affirmé (à ce propos, on peut observer qu’il avait caché à sa femme le fait que leur appartement limougeaud appartenait à une famille juive spoliée, ce qui laisse penser que s’il était antisémite, il tenait à le cacher à sa femme et donc dans ses lettres, qui ne sont peut-être pas à prendre comme argent comptant de ce point de vue), oblige le spectateur à se tourner vers ce qui singularise notre homme sans qualités. Henri Marre est uniquement préoccupé par le sujet de la bonne gestion de son service, au point de désigner le « management » comme permettant notre salut – puisque c’est le titre même du premier livre qu’il lui consacre – un second livre, intitulé Notre travail, suivra. Grattez la surface exempte d’émotions du visage d’Henri Marre, et ne restera que cette obsession qui le définit : ses idées sur le management, dont le caractère néfaste, originellement mauvais, serait dès lors prouvé par destination, par son destin et sa déchéance. Le management et son corollaire, l’organisation du travail, auraient dévoré Henri et sa famille et seraient la cause de sa perte, de sa dissolution en tant qu’être. Dans le film, il en devient ectoplasme, silhouette déshumanisée, vidée de sa substance, qui ne se reconnait qu’à son petit chapeau. Dans certaines scènes, l’éclairage avec une source de lumière unique donne parfois une impression de sous-exposition, de tremblotement, d’évanescence. Ne reste alors à Henri que l’échappatoire de la fuite, que la sortie de l’Histoire – pour mieux resurgir dans notre présent selon le réalisateur. Tout se passe donc comme si Emmanuel Marre apercevait dans son arrière-grand-père un pétainiste né parce qu’il s’intéresse à la gestion, comme si le nazisme et Vichy étaient une émanation ou une poursuite logique du désir de gestion, et partait d’une particularité de son arrière-grand-père, son expertise en gestion, pour en tirer une absurde explication d’ensemble sur la nature cachée de Vichy et du nazisme. Le réalisateur parait s’inscrire dans le sillage des thèses très contestables de l’historien et sympathisant LFI Johann Chapoutot, sur les liens entre gestion et nazisme. Le management ayant été incriminé comme le grand coupable, le nazisme et Vichy s’en trouvent relativement épargnés. La chute du film va même plus loin puisqu’un petit garçon y raconte combien « le travail » a rendu son père ouvrier malheureux, comme un point d’orgue thématique du film. C’est ce même travail, damnation plutôt que salut, qui a séparé Henri et sa femme – n’affirme-t-il pas lors d’une belle scène d’explication entre les deux qu’il aimerait qu’elle le regarde de nouveau comme un jeune homme, n’écrit-elle pas dans une lettre qu’elle aimerait de même revenir au temps où elle était une jeune fille dont il était follement épris, sans se préoccuper de son travail ? Ce ne semble pas être le pétainisme d’Henri Marre qui les a séparés, du moins Paulette ne le dénonce-t-elle nullement. Cette condamnation conjointe du management et du travail n’est pas sans arrière-pensées idéologiques et l’orientation politique d’un tel film, qui entend d’abord évoquer notre présent, est assez claire.
Ai-je bien compris ce film ou cette impression de relativisation n’est-elle que la conséquence de l’opération de décentrage puis recentrage sur la figure d’Henri Marre effectuée par le réalisateur ? L’interprétation d’un film n’est pas chose aisée et les interrogations que Notre Salut soulève, telles qu’elles sont rapportées ci-dessus, méritent peut-être d’être nuancées, a fortiori au regard de l’accueil critique enthousiaste du film, qui ne fait nullement état de ce type de réserves. Or, il se trouve qu’Emmanuel Marre a tenu des propos qui semblent corroborer cette interprétation du film. Je cite ce qu’il déclare au Monde dans une interview donnée le 26 septembre 2026 : « Mais c’est vrai que, dans le voyage intellectuel qu’a été ce film pour nous tous, il m’a paru important de montrer qu’en effet la logique de la déportation des juifs, sur le fond d’un antisémitisme certes bien ancré, s’intégrait dans une vision plus large, qui était celle de l’organisation du travail. » Si l’on comprend bien cette déclaration, le sujet de l’antisémitisme viendrait après celui de l’organisation du travail, qui serait la cause première ou le cadre intellectuel premier de la déportation des Juifs (pour pousser la logique jusqu’au bout) et serait décidément l’origine de tous les maux de Vichy. Cette déclaration fait écho aux observations énoncées plus haut et leur donne un fondement théorique, révèle la perspective du récit. Elle est évidemment fausse historiquement et on peut la trouver indécente. Fallait-il diminuer l’importance de l’antisémitisme sous Vichy pour porter le message politique de gauche radicale d’Emmanuel Marre sur le travail et le management ? Toute activité collective nécessite une organisation du travail, une répartition des tâches et le travail n’est pas un mal en soi ; il peut le devenir par l’objectif qu’on lui fait poursuivre, par les buts qu’on lui assigne. Ce qui caractérisait le totalitarisme nazi, ce n’était nullement l’organisation du travail. C’était d’abord un antisémitisme maladif (que l’on ne voit guère chez les deux nazis qu’Henri Marre rencontre, qui paraissent plutôt sympathiques) et un Etat omniprésent qui décidait de tout, pour les individus comme pour les entreprises (à mille lieux du capitalisme donc, qui valorise, à rebours de toute planification étatique, l’esprit d’entreprise, c’est à dire l’initiative individuelle stimulée par le désir d’enrichissement – le caractère moral de ce désir étant un autre sujet). Il y a bien davantage de similitudes entre le nazisme et le communisme stalinien qu’entre le nazisme et le modèle capitaliste des démocraties occidentales.
Au milieu des dithyrambes parlant de chef-d’oeuvre, il n’est peut-être pas inutile d’exprimer les réserves qui précèdent, et ce d’autant plus que Notre Salut est une indéniable réussite, un film bien raconté (malgré quelques ellipses importantes) et bien joué, qui possède un ton qui lui est propre, et que l’on suit avec un intérêt constant malgré sa longueur. Le meilleur du film réside dans la relation entre Henri Marre et sa femme, dans cette impression d’un délitement irréversible de leur mariage, amorcé depuis longtemps sans doute mais que n’a pas vu Henri, obsédé de travail. Il est décidément difficile d’évoquer Vichy au cinéma – c’est sans doute Monsieur Klein de Losey qui l’a fait le mieux.
Strum
PS : Swann Arlaud a pour sa part déclaré à Marianne que « la start-up nation, ce sont les nazis qui l’ont inventée« . Cette déclaration traduit une certaine confusion, mais il n’est que l’acteur du film et non son réalisateur ; il n’est pas comptable, par conséquent, de son contenu.








